Les grandes entreprises numériques et les mensonges concernant les feux de forêt
La monétisation des réseaux sociaux transforme les memes de désinformation climatique en investissement sûr dans l’économie de l’attention
Selon une étude de 2023 de l’Union of Concerned Scientists, les 88 plus grandes entreprises de combustibles fossiles et de ciment de la planète pourraient être liées à 37 % de toutes les zones de l’ouest des États-Unis et du sud-ouest du Canada qui ont été ravagées par les feux de forêt depuis 1986.
Comme l’expliquent depuis plus d’une décennie des experts tels que l’Institut canadien du climat ou le conseiller scientifique du président Obama, le Dr John Holdren (en moins de trois minutes!), ces feux de forêt sont aggravés par les changements climatiques. Comme des températures plus élevées entraînent une plus grande quantité de matière végétale sèche, même si ce n’est pas le changement climatique qui provoque l’étincelle déclenchant un incendie, cela fait en sorte que ce dernier dispose de beaucoup plus de combustible.
Mais pendant que l’Union of Concerned Scientists s’efforçait de déterminer précisément dans quelle mesure l’augmentation des feux de forêt pouvait être imputée aux 88 plus grandes entreprises responsables du changement climatique en se basant sur la littérature scientifique, Une explication bien différente commençait à s’implanter sur les réseaux sociaux hébergés par les grandes entreprises numériques. Afin d’évacuer tout lien avec le changement climatique, les acteurs de la désinformation accusent des pyromanes, allant jusqu’à accuser les promoteurs d’énergies renouvelables en affirmant que les incendies auraient été allumés intentionnellement pour défricher des terrains destinés aux parcs éoliens.
Alors que la saison des feux de forêt de 2026 débute, on peut s’attendre à ce que, grâce aux grandes entreprises numériques, une nouvelle vague de mensonges vienne souffler sures braises, comme dans les dernières années.
Les origines des mensonges sur les feux de forêt qui se répandent en ligne à travers le monde
Une coalition formée de Climate Action Against Disinformation, Friends of the Earth et Roots a inclus, dans un rapport sur la désinformation climatique en Amérique latine, une étude de cas sur des allégations d’incendies criminels au Chili, démontrant comment les discours se sont propagés en ligne dans différentes langues et multiples continents, alors que le discours de désinformation sur les incendies criminels a été retracé dans un rapport de 2023 de Green Latinos sur la désinformation climatique en langue espagnole.
Ce rapport en a fait remonter les origines aux feux de forêt grecs de 2018 (vous trouverez plus d’informations sur cet historique dans un outil de surveillance des données du CAAD ici) et a mis en évidence des pics du discours tout au long de cette année, d’abord avec sa traduction en espagnol au Chili et en Espagne, en anglais pendant les feux de forêt canadiens, ensuite en grec, puis en référence aux feux de forêt hawaïens, avant de faire un retour en Espagne.
Tout comme le changement climatique a aggravé les incendies, les grandes entreprises des technologies numériques ont accentué la propagation de désinformation numérique en créant une économie de l’attention qui diffuse des mensonges sans tenir compte des conséquences, comme l’explore en détail le rapport 2024 du CAAD intitulé Extreme Weather, Extreme Content.

En 2024, le CAAD a collaboré avec des chercheurs et chercheuses de McGill et de l’Université Carleton afin de dresser un panorama du débat canadien sur le climat et a constaté que « des références aux lasers, aux drones, au contrôle du climat, à l’écoterrorisme et aux incendies criminels propagés par l’État étaient mis de l’avant alors que les victimes recherchaient des informations sur l’évacuation, les services de soutien, leurs proches et leurs concitoyens. Le chaos a affecté à la fois les dirigeants politiques chargés de gérer la crise, ralenti le travail des services d’urgence, brouillé les itinéraires d’évacuation, empiété sur la couverture médiatique, plongeant dans la confusion la plus totale,les personnes qui devaient prendre des décisions difficiles concernant leur santé et la sécurité de leurs communautés. »

En 2025, Alex Jones devançait largement les sources officielles lorsqu’il s’agissait d’atteindre les audiences de X/Twitter pendant les feux de forêt, tandis que la surveillance par le CAAD des conversations sur le climat tenues au Canada confirmait la mémification de la désinformation climatique liée aux feux de forêt. Par exemple, des publications de mauvaise qualité se moquent de l’idée « d’arrêter le changement climatique », tout en accusant les politiques climatiques ou les militants d’avoir déclenché les incendies, un cas classique de DARVO (Deny, Attack, Reverse Victim and Offender, soit « Nier, attaquer, inverser la victime et l’agresseur »).

En prenant tout cela en compte, nous savons déjà à quoi nous attendre : une poignée d’éléments discursifs fondamentaux de désinformation, suivis d’une vague de théories du complot et de déni absurdes.
Les trois premiers éléments que nous avons identifiés comme étant « fondamentaux » émergent systématiquement dans la phase initiale du partage de désinformation, et assurent la pénétration du message. Les deux autres, qui sont des éléments complémentaires, apparaissent généralement une fois que les éléments fondamentaux ont pris de l’ampleur. Bien que toujours présents, ces éléments ont tendance à rester davantage confinés aux communautés climatosceptiques agressives.
Éléments du discours de désinformation sur les feux de forêt et le climat:
- Déviation vers des incendies criminels : les acteurs de la désinformation attribuent les feux de forêt à des actes criminels afin de minimiser ou de nier le rôle du changement climatique, et ciblent les médias traditionnels avec une tactique de harcèlement connue sous le nom de « manipulation de journalistes » en les accusant de minimiser l’origine criminelle des incendies et d’exagérer les préoccupations climatiques afin de les contraindre à couvrir leur désinformation.
- Mauvaise gestion gouvernementale : les acteurs de la désinformation accusent les gouvernements de déformer le récit sur les feux de forêt dans le but de faire avancer leur agenda climatique, ou ils leur reprochent de ne pas allouer les ressources nécessaires à la gestion des forêts. Les responsables gouvernementaux sont ainsi accusés soit de ne pas avoir su prévenir les incendies de forêt par la mise en place d’une gestion forestière adéquate, soit d’avoir présenté une version erronée du succès des opérations de secours, soit d’avoir privilégié le financement international au détriment des besoins nationaux.
- Les déclarations des responsables publics sont citées de manière sélective ou sorties de leur contexte afin de laisser entendre que les autorités elles-mêmes contredisent les explications climatiques. Cette tactique confère une crédibilité trompeuse aux discours climatosceptiques, tout en maintenant une possibilité de déni plausible.
- Conséquences négatives des politiques climatiques : les acteurs de la désinformation utilisent les feux de forêt comme prétexte pour affirmer que les politiques climatiques sont inutiles, nuisibles ou intéressées, et que les solutions climatiques, telles que les batteries lithium-ion, présentent leurs propres risques d’incendie.
- Ce discours sert à présenter les politiques climatiques comme des facteurs contribuant à l’insécurité liée aux incendies de forêt, plutôt que comme une solution. (DARVO!)
Éléments de discours complémentaires :
- Allégations d’alarmisme : les climatosceptiques utilisent la couverture médiatique des feux de forêt pour affirmer que le changement climatique est exagéré ou trompeur, ce qui mine la confiance envers la science et remet en question la nécessité d’agir.
- Les acteurs de la désinformation affirment régulièrement que les médias, les dirigeants politiques et les militants écologistes utilisent des données trompeuses dans le but de créer un sentiment d’urgence, alors que ces mêmes climatosceptiques s’appuient souvent sur leur propre « pseudo-science » non étayée.
- Des groupes de réflexion financés par l’industrie, comme l’Institut Fraser et l’Institut Macdonald Laurier, affirment que les feux de forêt et les phénomènes météorologiques extrêmes ne s’aggravent pas en raison des changements climatiques, niant ainsi les conclusions de la science climatique.
Théories du complot : certains internautes affirment que les feux de forêt sont déclenchés délibérément pour fabriquer ou promouvoir le discours climatique. Des affirmations absurdes selon lesquelles le Canada nuit intentionnellement à la qualité de l’air du nord des États-Unis ont même été diffusées par des plates-formes de médias sociaux basées aux États-Unis.
Les schémas d’engagement rendent la désinformation prévisible
Ces deux dernières années, l’intérêt porté aux principaux éléments du discours (la focalisation sur les incendies criminels, les échecs gouvernementaux et les réactions négatives aux politiques publiques) est toujours resté très élevé. Ces éléments ouvrent la porte à d’autres discours de désinformation climatique encore plus extrêmes. Les acteurs de la désinformation exploitent ces affirmations sans avoir à nier ouvertement le changement climatique, se contentant d’en minimiser l’urgence et de le dissocier du discours sur les feux de forêt.
Une fois que ces récits ont pris de l’ampleur et se sont répandus sur les médias sociaux, les discours marginaux (théories du complot, affirmations alarmistes et déni) se répandent et se multiplient. Bien que ces affirmations suscitent moins d’intérêt et se diffusent moins largement, elles percolent au discours entourant la désinformation climatique. Les acteurs de la désinformation ont instauré une stratégie d’escalade du doute. Elle s’élabore d’abord en semant de la méfiance quant aux causes des feux de forêt, à ensuite politiser la réponse gouvernementale, poussant ainsi vers des théories du complot concernant la science du climat, pour finalement aboutir au déni total.
Les nouvelles formes de désinformation sur le climat et les feux de forêt à prévoir en 2026
Bien que la saison des feux de forêt commence à peine, les médias traditionnels se préparent déjà à couvrir les feux de forêt, avertissant les Canadiens que les saisons des feux de forêt sont de plus en plus longues, étendues et destructrices.
Alors que ces rapports évaluent les risques dans toute la région et que les incendies commencent à se déclarer, les climatosceptiques ont déjà commencé à préparer le terrain pour contrer les discours sur les changements climatiques avec leur propre désinformation, comme cette affirmation d’un utilisateur selon laquelle les « saisons des feux » au Canada n’avaient rien à voir avec les changements climatiques. Selon lui, « il s’agit plutôt d’incendies criminels, et non de feux de forêt dus à des causes naturelles. »
Un autre message affirmait pour sa part que les « gisements de lithium » étaient responsables de la fréquence et de l’intensité des feux de forêt, sous-entendant l’existence d’un complot visant à brûler la forêt pour extraire du sol le lithium destiné aux véhicules électriques.
À ce stade, les utilisateurs des médias sociaux savent que s’ils diffusent des théories du complot sur le changement climatique, les plates-formes finiront par les récompenser par de l’attention, de l’influence et de l’argent, de la même manière qu’un joueur « sait » que quelqu’un finira par décrocher le jackpot sur une machine à sous. Pour cela, il suffit de tirer le levier.

La cause : un manque de volonté.
Depuis plusieurs années, les entreprises de médias sociaux sont mises en garde contre les fausses informations que leurs platesformes diffusent à des millions d’utilisateurs lors d’événements météorologiques extrêmes, alors que des informations exactes peuvent littéralement faire la différence entre la vie et la mort.
Des chercheurs ont cartographié les réseaux, effectué le suivi de la propagation des fausses informations et documenté les préjudices. Les entreprises soucieuses de l’intégrité de l’information disposent ainsi de toutes les informations nécessaires pour agir.
Puisque ces mensonges sont diffusés chaque année auprès de millions de personnes aux dépens d’informations exactes, les victimes de phénomènes météorologiques extrêmes se trouvent à aussi être victimes d’une réelle crise d’intégrité de l’information.C’est pourquoi une 86 % des Canadiens souhaiteraient qu’Ottawa adopte un plan pour encadrer la propagation de désinformation climatique lors d’événements météorologiques extrêmes
Méthodologie
Nous avons utilisé notre base de données répertoriant des sites et des acteurs connus de la désinformation, ainsi qu’une recherche ouverte de mots clés liés aux feux de forêt canadiens sur Brandwatch. Ces informations nous ont permis d’évaluer les discours de désinformation climatique, de suivre l’évolution des tendances, d’identifier les principaux acteurs de la désinformation et de repérer leurs lieux de coordination.
Enfin, nous avons utilisé l’outil Brandwatch afin d’obtenir les chiffres des volumes, les taux d’engagement les plus élevés et l’analyse des indicateurs. Nous avons également extrait du contenu de nos utilisateurs les plus actifs, notamment de X, afin d’évaluer les conversations, la propagation de la désinformation et les principaux acteurs de la désinformation.
C’est en combinant ces listes et ces outils que notre analyste humain, expert en désinformation climatique, a pu identifier les principaux récits, voix et tendances.
Notre requête générale actuelle de désinformation climatique utilise la chaîne de recherche suivante :
(climat OU changement climatique OU crise climatique OU « réchauffement climatique » OU « température mondiale ») ET (Thunberg OU « extinction rebellion » OU extinctionrebellion OU « réseau d’action climatique » OU canular climatique OU culte du climat OU climategate OU escroquerie climatique OU « zéro émission nette » OU netzero OU (énergie PROCHE/5 (renouvelable OU solaire OU propre OU éolien OU turbine)) OU gaz fossile OU GNL OU « zéro émission » OU « capture du carbone » OU agroécologie) // (« combustibles fossiles » OU renouvelables) ET (« indépendance énergétique » OU « sécurité énergétique »)
Read the brief in English here